
C’est pendant mes vacances d’été que j’ai connu une femme. À la regarder vivre, j’ai découvert son ami, son plus grand ami.
Légèrement grassette, assez grande, Isabelle s’habille de vêtements qui traduisent l’importance qu’elle accorde à l’esthétique et au confort. Au soleil, ses cheveux roux dominent ses cheveux châtains qui s’esquivent timidement; elle les porte mi-longs, frôlant les épaules. Son teint rosé, souvent couvert d’un léger maquillage, s’associe harmonieusement à la clarté du jour. Un petit menton garni d’une fossette décore son visage serein, empreint d’une beauté toute simple, candide même. Dans la rue, on la remarque pour son air coquin et sa démarche déterminée.
Isabelle recherche les endroits tranquilles qui lui permettent de se détendre, de rêvasser, de réfléchir et d’y cueillir un peu de calme. Des lieux propices à la méditation, des terrains fertiles en contemplation. Elle ne tolère que le bruit du vent, le chuchotement de l’eau ou le cri d’un enfant.
Isabelle adore retrouver son ami. Presque à tous les jours, elle le visite. Elle s’en approche, le respire de tout son être et se sent trembler d’émotion à son contact. Sa force l’influence et l’attire; sa profondeur tout aussi inatteignable que mystérieuse l’irrite et l’épate à la fois. Devant ce géant qu’elle respecte, elle ressent l’ambivalence de l’envie et de la crainte.
Consciente que sa beauté est intérieure, Isabelle surveille tout signe qui pourrait lui faire découvrir la grandeur d’âme de son ami. Sensible à tout ce qu’il vit, elle voit la qualité des visiteurs qui le fréquentent. Il y a la cane et ses canetons au printemps, le castor, et bien d’autres. Son ami laisse miraculeusement venir à lui tout signe de croyance, d’espoir, d’amour, de persévérance et de ténacité. Il donne son aide à ceux qui en ont besoin. Isabelle contemple ce spectacle et s’en réjouit. Elle est incapable de lassitude devant tant de simplicité et de grandeur, devant cette générosité.
Très peu bavard, il ne juge personne. Cet ami est un être insondable, difficile à pénétrer. Riche et fécond, il cache ses richesses de peur qu’une fois de plus, on les lui enlève. Il y a longtemps, des hommes l’ont fréquenté puis, sans qu’il s’en aperçoive vraiment, ils l’ont mutilé. Il conserve encore des cicatrices. Généreux et confiant, il leur a pardonné et croit que d’autres l’aideront à retrouver sa fortune. Il ne se questionne jamais sur la liberté : il se contente de gouter chaque instant de la vie qui la lui donne.
Aujourd’hui, Isabelle ne pourra lui rendre visite. Elle se sent malade ou plutôt, toute son énergie est utilisée à vivre une grande souffrance. Elle a mal au plus profond de son être, car la vie lui a arraché la personne qu’elle aimait le plus au monde. Sans prévenir. Bêtement! La mort, qui à la fois rend la vie absurde et lui donne tout son sens, a croisé son chemin. Isabelle ne l’a pas vue, elle ne l’a pas entendue. Aujourd’hui, elle la sent et la goute sans avoir la possibilité de s’en défaire.
Elle se retire pour mieux cacher sa souffrance. Pour l’instant, elle a besoin de solitude, de temps pour accepter la mort. Dans sa douleur, Isabelle perd la notion du temps. D’ailleurs, le temps n’est-il rien, sinon qu’il s’écoule plus ou moins lentement suivant les émotions ressenties? Étendue sur son lit, le visage affable, elle a revêtu un ensemble de coton qui lui donne un peu de chaleur. Un vieux châle qu’elle a tricoté, il y a longtemps, la couvre. On sonne à la porte.
Sans trop savoir pourquoi ni comment, elle franchit la distance qui sépare son lit de la porte d’entrée. Son châle sur les épaules, la voilà devant cet objet banal, mais si important en ce moment : une protection contre les intrusions, contre tout ce qui peut l’empêcher d’être seule avec elle-même. Est-ce l’instinct ou un pressentiment qui guide ses mouvements? Dans l’entrebâillement de la porte, elle aperçoit Frédéric, le petit voisin, âgé de dix ans.
Frédéric, aux allures brouillonnes et aux gestes maladroits, la regarde avec ses grands yeux verts et candides. Il lui propose une sortie.
– Bonjour, Isabelle!
– Bonjour, Frédéric!
– Viens avec moi, on va aller voir le fleuve aujourd’hui.
– Le fleuve, pourquoi le fleuve?
– Parce que je veux grimper dans le gros arbre. Celui dont les branches touchent presque au ciel. Je m’ennuie.
Sans trop savoir si la raison qui motive sa décision est de faire plaisir à Frédéric ou simplement de rejoindre son grand ami, Isabelle s’habille et suit l’enfant. Arrivée près des berges, l’odeur de terre mouillée et d’herbes folles manipulées par le vent lui redonne une force qu’elle croyait avoir perdue et qui, pourtant, était bien en elle. Comme un fruit qui attend le soleil pour murir, Isabelle attendait la sincérité, l’innocence, la candeur, la chaleur du réconfort.
Au faite de son arbre, Frédéric domine l’espace autour de lui : il est fier. Une simple bouffée d’air gonfle énormément ses poumons et lui donne l’impression d’être le roi de son petit univers. D’un bref regard, il remarque Isabelle, qui surveille la possibilité d’une visite de la cane et de ses canetons, ou peut-être du castor.
Le débit du fleuve est régulier et les eaux s’écoulent lentement. Elles ne se lassent jamais de se frotter aux roches en les caressant au passage. Quelques tourbillons surgissent à l’occasion et leur évitent la monotonie de la répétition infinie du même geste.
Après quelques heures de bain de calme, Isabelle raccompagne Frédéric et le remercie de lui avoir demandé de partager ses moments avec elle. À la fois triste et sereine, elle regagne son logis.
Comme tous les soirs, le soleil couchant se fond dans l’horizon. Il se noie dans le fleuve et disparait amoureusement. Une fois de plus, Isabelle regarde par la fenêtre, son ami, son plus grand ami, celui qui l’accompagne depuis toujours dans ses moments heureux ou malheureux : le fleuve Saint-Laurent.
(1994)
Une réponse à « Un ami »
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À la seule lecture du texte, je ressens le réconfort, la bienveillance de ce grand ami. Il m’enlace de son amitié. J’accepte.
Bravo pour cette nouvelle toute sereine.J’aimeJ’aime
Allô Jocelyne J’aime bien ta réflexion et tes propos. Enfin la vie c’est un éternel recommencement jusqu’à temps qu’elle nous…
Bonjour grand-mère de Jasmine, Quelle bonne idée ce coup de printemps en plein mois de février! J’espère que Jasmine a…
Texte magnifique et mise en page exceptionnelle. J’aime!
J’ai trouvé ton texte bien agréable à lire et, à mon tour, je suis plus savante.
WoW! Magnifique!
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