(nouvelle littéraire jeunesse)

Je suis une petite goutte d’eau, mais pas n’importe laquelle. Une goutte d’eau québécoise.

Je suis née à Québec même, dans le fleuve Saint-Laurent, et j’aime sauter et voguer un peu partout dans le fleuve.

Hier, j’ai aperçu Jules, un homme scaphandrier. Je ne savais pas ce que c’était un scaphandrier jusqu’à ce que mon amie Violine me l’ait crié. Je n’ai pas bien compris à cause du bruit créé par mes amies autour de moi. Eh! oui, j’ai beaucoup d’amies. Elles sont souvent occupées à jouer, et quand une goutte d’eau s’amuse, elle parle fort, elle chante et souvent crie.

J’ai été très attirée par ce scaphandrier. Je savais au plus profond de moi que je pouvais m’en approcher et qu’il n’était pas dangereux. J’ai dû effectuer de nombreuses ondulations pour me rendre à destination. C’est à ce moment que j’ai ressenti quelque chose de nouveau, une émotion inconnue jusqu’à ce jour et différente de celles que mes amies gouttes d’eau pouvaient m’offrir. C’était doux, attirant; je pouvais rester à cet endroit sans que ça dérange le scaphandrier. J’étais près de lui, avec lui; je voyageais plus rapidement et il m’entrainait vers des lieux inconnus.

Je l’ai donc accompagné pendant une longue distance. Je m’amusais à parcourir tout son costume, des pattes palmées jusqu’au casque. Violine me voyait m’éloigner de Québec. Elle me criait de revenir.
— Reviens, mon amie!
Mais, moi, je ne l’entendais pas. Je suis restée avec Jules, même lorsqu’il a décidé de sortir du fleuve, à l’Île-aux-Coudres, là où l’eau commence à devenir salée.

Je voyais bien que les gouttes près de moi, tout en me ressemblant, avaient quelque chose de différent. C’est alors que j’ai compris que je risquais ma vie. Mais je ne voulais plus revenir en arrière. Je choisissais de poursuivre avec lui et de quitter mes amis. Allais-je survivre dans cette eau salée?

Mes pensées se sont bousculées dès que j’ai vu le scaphandrier sortir sa tête de l’eau. Une seule idée sensée m’est venue à l’esprit : me camoufler. Pour ce faire, il me fallait chercher l’endroit le plus sécuritaire et, ainsi, éviter le pire. C’est ce que j’ai fait. Je suis devenue la petite goutte d’eau qui a glissé sur ses mains lorsqu’il a enlevé sa combinaison isothermique et qu’il l’a lancée sur le quai.

Jules avait chaud à exécuter toutes ses manœuvres; il s’est essayé le front. Je me suis alors retrouvée entre deux rides de son front. Je me suis laissé glisser jusque dans ses cheveux. Je n’avais qu’une idée : survivre. Je savais que je risquais de me transformer, de m’évaporer si je restais trop longtemps à l’air libre. Et l’évaporation pour une goutte d’eau, c’est la fin…

J’ai réussi à me cacher sous son épaisse chevelure. J’ai fui les premiers cheveux sur le dessus de la tête. Ainsi, j’ai évité le soleil et le vent qui sèchent l’eau des cheveux trop rapidement.

Jules retournait au quai. Il y a longtemps maintenant qu’il était parti. Lorsqu’il a débarqué du bateau, j’ai compris alors pourquoi je l’avais suivi. Je voulais voir la terre, quelque chose qu’une goutte d’eau d’un fleuve ne peut connaitre et je me suis risquée au péril de ma pauvre petite vie.

Je me suis avancée délicatement afin qu’il ne me sente pas et qu’il me projette d’un revers de la main. C’est alors que j’ai aperçu au loin des montagnes. Je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi majestueux. Chez les gouttes d’eau, il y a des légendes qui racontent que ces montagnes sont chaudes de conifères en hiver, luxuriantes de végétation à l’été, attirantes dans leurs parures colorées à l’automne et porteuses de vie au printemps. Je les voyais et j’étais certaine qu’elles étaient vraies toutes ces histoires. J’étais transportée, heureuse de découvrir un nouvel aspect de la nature.

J’ai continué à découvrir ce qu’il y avait devant moi. Et là, un petit point a attiré mon attention, je devrais plutôt dire m’a surprise. À côté de ces montagnes majestueuses, j’ai aperçu une petite fille très mignonne, le nez en l’air, pleine d’amour et de vie dans les yeux. Elle attendait son père avec impatience. Lorsqu’elle a aperçu le scaphandrier, elle s’est élancée vers lui et a sauté dans ses bras.

J’ai voulu voir le spectacle de plus près. Je me suis approchée encore un peu plus près. Personne ne pouvait me voir. J’ondulais gracieusement comme réussit bien à le faire toute goutte d’eau digne de ce nom. J’étais rendu sur son nez lorsque j’ai glissé. Je me suis alors ramassée en compagnie d’une autre goutte, un peu salée, celle-là. Une larme

J’étais chanceuse. J’avais évité l’évaporation et je venais de faire une nouvelle rencontre. Mais j’ai alors ressenti une impression bizarre. Ce n’est pas tous les jours qu’une goutte d’eau douce se fusionne avec une larme!

À compter de ce jour, je n’ai plus jamais été la même. Je ne pouvais plus revenir en arrière. Côtoyer une larme, partager le même nez d’un papa scaphandrier, c’est une expérience unique.

De plus, deux gouttes confondues, c’est plus lourd qu’une seule. Ne pouvant rester au même endroit, car un nez peut retenir une larme, une seule, mais pas deux. Nous nous sommes donc retrouvées au sol, sur une planche du quai. Lorsque la petite fille a quitté les bras de son père, les vibrations causées par ses sautillements de joie, nous ont projetées, la larme et moi, dans le fleuve. Nous étions un plus loin que Québec.

Depuis ce jour, je vogue un peu partout le long du fleuve. Personne ne sait si une larme et une goutte d’eau transformée peuvent changer l’océan. Personne ne peut l’affirmer, mais personne ne peut également le nier. Peut-être un jour le saurons-nous.
Et toi, le sais-tu?

(2000)

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