La soirée s’annonce bien occupée. Dans la grande salle d’une bâtisse de la Société Radio-Canada, l’animateur se prépare.

Jonathan reçoit plusieurs vedettes ce soir. Je suis chanceux, car, moi aussi, je rencontre ces gens, mais à ma façon. Je loge derrière une caméra; j’ai alors la chance d’examiner chaque personne attentivement tout en occupant une position privilégiée que cette vedette semble oublier parfois. Mais moi, je suis toujours à l’affut et j’aime bien que les agirs de ces personnes me surprennent. À les regarder religieusement, je finis par détecter des signes qui m’aident à les caractériser.

Jonathan est expérimenté dans son domaine, moi également. Je filme les vedettes depuis plus de vingt ans. Pour moi, la caméra est plus qu’un œil discret. Elle me donne une vue imprenable sur l’invitée et me permet de garder une certaine distance avec elle. C’est pourquoi, je m’assure de ne pas trop m’approcher de la personne et, ainsi, je lui laisse tout l’espace nécessaire pour qu’elle ne soit pas intimidée par mon appareil.

Comme caméraman, je suis toujours intrigué et fébrile lorsque je vois une invitée s’avancer vers l’animateur. Certaines se livrent dès les premiers pas, d’autres se cachent pendant un certain temps, mais je suis patient… Parfois, je dois attendre que l’émission commence, mais, à tout coup, l’invitée me livre un indice sur sa personnalité.

J’aime m’attarder au visage pour y déceler des émotions, comme la peur et la surprise. Je réussis en observant seulement les yeux de l’invitée s’ouvrir. Il m’arrive également d’y voir la colère et le dégout grâce à un nez un peu ou beaucoup ridé.

Si boule au ventre, gorge nouée et estomac serré ne sont pas observables avec ma caméra, il n’en demeure pas moins que ces comportements ont un effet sur le corps en général, et je suis à même de l’observer. Et quand le corps irradie parce que la personne ressent bien de la joie, je le perçois également. À chaque fois, je me sens aussi heureux que l’invitée devant moi.

Marianna, une vedette adulée à cause de sa dernière publication, Le dragon pleure, fait sa première apparition à l’émission de Jonathan. L’animateur veut bien en savoir plus sur la place du malheur et du bonheur dans la vie de cette autrice. Mais moi, ce ne sont pas ses paroles qui m’intéressent. Ce sont ses gestes, ses mimiques.

Avant d’entrer sur scène, je sais que Marianna s’est regardée une dernière fois dans le miroir. Elle a jugé sa tenue tout à fait présentable, sa coiffure impeccable; ne lui restait que la démarche à rendre le plus naturel possible pour cacher la grande nervosité qui l’habitait. Participer à une entrevue, n’est-ce pas ouvrir les parenthèses de sa vie? Quelle aberration, selon elle! Et pourquoi les gens ont-ils besoin de tout savoir de la vie d’une vedette?

Marianna devra donc se positionner sur le bonheur et le malheur. Et quoi, encore? Selon moi, il n’y a rien à craindre, car j’ignore tout de cette personne. Je ne sais pas que le malheur a été longtemps présent en elle, cerné par des parenthèses qu’elle a réussi à fermer pendant bien des années. Durant l’entrevue, elle ne veut pas le laisser sortir. Inutile que les gens le remarquent, lui toujours coiffé de son accent grave! C’est connu, le malheur s’affiche de parures de bien mauvais gout, et il cherche la compagnie.

En ce moment, Marianna se souvient qu’un jour, elle lui a permis de s’échapper et elle l’a bien regretté. Le malheur a entrainé toute la souffrance qui l’accompagnait et il s’est transformé en stupide colère. Marianna tentant de le fuir a été prise de panique. La situation est devenue aussi dangereuse que si elle avait laissé sortir un dragon de sa caverne. Comme si cette bête, par la suite s’aventurait dans une cour d’école et piétinait tout sur son passage. Quelle horreur!

La tempête passée, tout était revenu dans l’ordre. Mais quel dégât!

Pour Marianna, c’est le moment de faire son entrée. Elle la veut remarquable, mais elle ne peut se renier tout de même. Elle s’approche donc timidement. Je suis au garde-à-vous, ma caméra est prête.

Maintenant qu’elle s’est assise, le sourire timide, la crainte de faiblir et d’ouvrir cette foutue parenthèse se manifeste. Marianna se souvient : quand la première parenthèse est ouverte, le processus est en marche et il est impossible de l’arrêter.

D’abord, les yeux grands ouverts, je sens que Marianna est prête à tout. Jonathan l’accueille et la présente professionnellement en s’appuyant sur des propos flatteurs de ses admiratrices et de ses admirateurs. Je vois alors un petit rictus sur le bord de sa lèvre, une simple retenue de sa part. C’est gagné, d’après moi.

Jonathan a créé cette complicité qu’il recherche avec ses invités. Il enchaine et lui demande : « Et vous, Marianna, croyez-vous que les autrices et les auteurs doivent être malheureux pour écrire? » Je vois le minuscule rictus sur son visage se détendre et se transformer en beau grand sourire. La vedette rayonne, et ses yeux brillent comme des perles précieuses au soleil. J’ai l’impression qu’elle va s’envoler. Marianna laisse les parenthèses fermées, comme si le malheur n’avait jamais existé. Elle est rendue ailleurs maintenant.

Eh! oui, très simplement et tout aussi sincèrement, elle lui répond : «Nullement! Je me considère comme la personne la plus heureuse au monde, depuis que j’ouvre mon cœur à l’enfant qui est en moi et à l’écriture. »

Jonathan lui rend ce sourire qui démontre qu’il sait comment poursuivre l’entretien.

— Eh! bien. Maintenant, vous allez m’expliquer qui est ce bel enfant en vous, celui auquel vous ouvrez votre cœur, Marianna.

(créé en 1995, révisé en 2025)


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