En cette belle soirée d’été, Marguerite et Michel marchent innocemment sur les plaines d’Abraham. Ils prévoient se rendre sur la terrasse Dufferin, ce magnifique belvédère surmontant le Cap-Diamant et frôlant le Château-Frontenac. Le couple se promène tout simplement, lentement, main dans la main.
Depuis quelque temps, Michel a peur de tout et de rien. Taciturne, par moments, c’est comme s’il percevait le monde comme étant mal intentionné à son égard. Il est vrai que son milieu de travail présentement lui semble hostile. Tous les soirs, à son retour à la maison, il est assis à son fauteuil, l’air songeur, tracassé par tout ce qu’il a vécu dans la journée. Bavard quand il s’agit de discuter de politique, il est plutôt discret pendant sa période d’introspection. Sa tendre moitié doit attendre le temps qu’il termine cette profonde réflexion, et ce n’est que lorsqu’il semblera avoir trouvé quelque explication qu’il se confiera à elle.
Mais ce soir, c’est différent. Souriants, les amoureux soulignent leur premier anniversaire de vie commune. Ils auront le temps de faire un tour de calèche avant d’aller souper au restaurant. C’est le programme de la soirée. L’atmosphère est légère. Un rien les rend de bonne humeur. Ils sont heureux.
La température frôle les 25 °C, le ciel est à peine couvert. Au loin, l’orage les guette possiblement, mais ils sont confiants.

Les tourtereaux ont parcouru la terrasse Dufferin et ils s’approchent maintenant d’une calèche. Elle est garée juste un peu plus loin devant eux. Marguerite est séduite par le cheval qui y est attelé. « Élégante, la bête est surement un hackney », se dit-elle. C’est une race de chevaux idéale pour les promenades, car l’animal se déplace aisément au trot. Michel, de nature plus stoïque habituellement, se comporte bizarrement. Il ne ressent aucune émotion positive devant le beau cheval brun. Pour lui, le cas de la bête est déjà réglé. « Cette dernière ne m’inspire aucune confiance! », se dit-il.
Michel n’affiche plus aucun sourire, au contraire, sa physionomie s’est refermée. Il s’empresse de prévenir Marguerite.
— Je me méfie de cette bête. Tu ne lui trouves pas un air vicieux, chérie?
— Voyons, Michel. Qu’a-t-il de particulier ce cheval? Approche-toi. Regarde ses yeux. Tu vois bien qu’il n’a rien de malicieux.
L’amoureuse ne partage vraiment pas son point de vue. Elle refuse d’entendre de tels propos qu’elle juge insensés et qui risquent d’annuler une partie de leur soirée. Mais Michel insiste.
— As-tu remarqué ses oreilles?
— Oui. Bien droites, elles ne sont aucunement tirées vers l’arrière. Aucune inquiétude, Michel!
Marguerite se sent bien, et elle met tout en place pour que se réalise leur visite du Vieux-Québec et d’une partie de la Haute-Ville en calèche. Elle ne comprend vraiment pas les hésitations de Michel.
Marguerite observe Michel placé juste devant le cheval et elle cherche des signes apparents qui pourraient l’aider à comprendre ce qui motive la réaction de son amoureux. Elle s’improvise même psychologue et pose son diagnostic : période dépressive. Inquiète, elle l’interpelle.
— Ça ne va pas, toi?
Marguerite lui rappelle qu’après tout c’était le cadeau prévu pour leur anniversaire. Michel, à court d’arguments, se rallie.
— C’est seulement parce que toutes les autres calèches sont parties en promenade que je consens à monter dans celle-ci.
Le jeune couple monte à bord de la calèche, salué par la caléchière et heureux de prendre place à bord d’un vestige de la Conquête, selon eux. Juste à regarder Marguerite, on comprend vite que le romantisme la submerge. Reste à amadouer Michel pour que ce soit une belle promenade, pense-t-elle.
— Michel, connais-tu le trajet que nous allons parcourir?
— Non. Madame, où nous mène votre calèche?
— Dans une magnifique promenade. Vous verrez, entre autres, le Château-Frontenac, le Parlement, le plus haut gratte-ciel de Québec, l’Édifice Marie-Guyart, autrefois appelé complexe G. Il s’agit d’un édifice gouvernemental abritant entre autres le ministère de l’Éducation du Québec. Il y a aussi le Grand Théâtre de Québec.
Sa curiosité est piquée. Marguerite se souvient que le grand-père de son amie habitait une maison située à l’emplacement du Grand Théâtre. Elle va pouvoir enfin dire qu’elle a vu le quartier où cet homme a vécu son enfance.
Bien installé confortablement dans la calèche, le couple suit religieusement les explications du guide, observe bien les alentours et apprend beaucoup sur Québec

C’est une ville riche en histoire, et Marguerite réalise que la population québécoise est chanceuse parce qu’au fil des ans, les habitants ont eu le souci de préserver religieusement son patrimoine.
La visite montre les défenses de la ville par la Citadelle, des bâtisses datant du début de la colonie et d’autres plus récentes. La largeur des rues leur rappelle les vieilles villes françaises. Chacun est très intéressé par tout ce qu’il voit. Les amoureux questionnent souvent la caléchière pour en apprendre le plus possible sur la ville qui a accueilli leurs ancêtres.
Intéressés, leur attention est dirigée sur un immeuble, une rue, un vieux commerce et bien d’autres attraits. Insouciants, ils scrutent minutieusement l’espace présenté et ne voient pas qu’une Mustang décapotable circulant en sens inverse prend une mauvaise trajectoire. L’automobile fonce droit sur la calèche.
— Attention, Marguerite!
— Ah! Non!
La conductrice, rapide comme l’éclair, saisit les cordeaux, tire le cheval et réussit à diriger rapidement le cheval à droite. La catastrophe est évitée de justesse.
Michel fige sur place. Il prend quelques minutes pour se ressaisir, comme s’il avait besoin de temps pour replacer un à un les muscles de son visage. Il est sidéré; ils ont frôlé la mort.
Michel regarde froidement Marguerite sans parler. En son for intérieur, une seule question lui trotte en tête : « Qui m’en veut ainsi? » Il est prêt à quitter cet endroit maudit.
Marguerite s’empresse de parler à la caléchière. Pourtant insistante avant la promenade, elle ne veut plus poursuivre dans la même direction et, comme elle ne peut convaincre la guide de rebrousser chemin, elle décide que c’en est fini de la promenade. Michel est bien heureux qu’elle ait changé d’idée. Ils quittent donc la calèche et retournent en direction de la terrasse en attendant l’heure de la réservation de leur table au restaurant.
Le sourire revenu sur les lèvres de nos amoureux, tout va bien.
Le couple a parcouru un demi-kilomètre. C’est à ce moment que Michel ressent un malaise. L’angoisse le reprend. Il a l’impression que Marguerite est bien loin de lui, alors qu’elle est tout près. Il semble même désorganisé, ressemblant à quelqu’un qui cherche un objet sans trop savoir de quel objet il s’agit. Un peu absent, il avance distraitement vers une autre calèche conduite par un caléchier cette fois-ci qui attend ses passagers.
Au moment où personne ne s’y attend, la bête se lève sur ses pattes arrière, puis rue. Le coup de sabot part aussi vite qu’un coup de pistolet. Michel le reçoit sur le bras gauche et tombe. Le caléchier réussit à calmer l’animal, descend de son cheval et s’empresse de s’enquérir de l’état de Michel. Habileté à appliquer les premiers soins, il s’occupe immédiatement du blessé.
La tête de Michel a heurté une roche; Marguerite fond en larmes près de lui. Malgré tous ses efforts, le conducteur ne réussit pas à le réanimer. Le cheval ne hennit pas; il ne produit que des couinements de douleur, des gémissements de souffrance.
L’ambulance est arrivée. Le corps de Michel est transporté à l’hôpital. Avant de le rejoindre, Marguerite pose sa main sur l’épaule du cheval, monte doucement pour aller caresser l’encolure et la joue. Pourquoi ne risquerait-elle pas de flatter le chanfrein du cheval? S’il n’accepte pas, elle ira rejoindre Michel. C’est parfait pour elle en ce moment… mais le cheval se laisse faire. Il n’en voulait à personne.
Marguerite est désemparée. Elle repart seule, sans cavalier!
(créé en 1994, révisé en 2025)
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