L’intuition n’a pas d’âge

  • N’oublie pas de changer l’eau de la chaudière de poissons, Emmanuel!
  • Oui, Alex! Je ne l’oublierai pas. Je veux qu’ils vivent.
  • Surveille notre cachette dans le bois, Emmanuel!
  • Oui, Alice! J’y retournerai tous les jours pour m’assurer que tout reste bien secret. J’aime trop cette place!

Emmanuel n’a pas le gout que ça finisse. Il ne veut pas leur souhaiter un bon voyage.

Durant les vacances, les activités se sont succédé : baignade, plongeon à partir du quai, course dans les bois près du chalet, recherche d’insectes parcourant le sol, pêche de poissons, cueillette de grenouilles, kayak, promenade en ponton avec toute la grande famille et bien d’autres choses encore. Bref, rien n’arrêtait les cousines et les cousins, sauf les repas, et encore…

  • Venez manger les enfants! Emmanuel, fais le message aux autres.
  • Oh! non. Pas tout de suite.

Un vrai feu roulant… Une activité après l’autre. Aucun moment perdu!

Ce matin, il le faut bien. Toute la famille s’embrasse. Les grands-parents sont un peu tristes de voir partir toute cette belle marmaille avec leurs parents. Mais, comme on dit toujours : « Il faut terminer nos vacances si on veut en avoir de nouvelles l’an prochain! » C’est le moment de leur souhaiter un bon retour à la maison.

Emmanuel n’a pas vraiment aimé ces salutations aux cousines et aux cousins. Un peu triste, il se traine les pieds dans les alentours. Le jeune garçon est seul maintenant. Ses compagnons de jeu sont partis, car leurs vacances au chalet des grands-parents sont terminées. Il garde tout de même de beaux souvenirs : il a beaucoup aimé passer plusieurs journées avec eux. C’est maintenant presque la fin de l’été.

Malgré la beauté de la nature autour de lui, un certain vide se fait sentir. À ce moment précis, même les feuilles qui commencent à peine à changer de couleur ne le mettent pas de bonne humeur. Il s’ennuie.

Emmanuel marche dans le chemin près du chalet en se trainant les pieds, en frappant quelques roches au passage et sans trop savoir où il veut aller. Le soleil brille et il réalise qu’il peut encore profiter de la semaine qu’il lui reste. Pour cela, il vaut mieux aller chercher ses lunettes de soleil dans le chalet.

La joie chasse la tristesse

Ce matin-là, après le départ de la famille, Emmanuel ne sait pas qu’une surprise l’attend.

Il y a un lilas qui pousse juste à côté du balcon du chalet. Parfois ses branches poussent vite et certaines se faufilent au travers de la rampe de l’escalier. Sous une feuille d’une de ces branches, juste sous la main courante, une chrysalide s’y est formée.

Une chenille a fabriqué un petit tas de fils où chacun était à la fois emmêlé aux autres et recroquevillé sur lui-même. Le tout a soigneusement été tissé. Une véritable œuvre d’art, quoi!

C’est reconnu, les chrysalides de monarque sont de toute beauté. Avoir la possibilité d’en voir une ne signifie pas pour autant qu’il y a encore une vie à l’intérieur, et, de plus, une fois trouvée, il est difficile de savoir depuis combien de temps elle s’est formée.

Ses lunettes de soleil dans les yeux, Emmanuel retourne à l’extérieur. Il part cueillir des fleurs. Les verges d’or sont superbes à cette période de l’année. Il en rapporte donc au chalet et ressort immédiatement. Crokant, son gros chat monte l’escalier. Emmanuel s’assoit sur une marche du balcon et attrape son chat.

Le matou se laisse prendre et se place sur les genoux de son maitre pour se faire flatter. Le chat ronronne et ça donne le gout à Emmanuel de rester bien tranquille pour quelques minutes. En regardant autour de lui et en levant les yeux, un peu par hasard, le garçon aperçoit une petite forme verte tachetée d’or. Elle est vraiment bien dissimulée.

  • Papa! Maman! Venez voir ce que j’ai trouvé! C’est une chrysalide, je suis certain!

Emmanuel repensait à son livre traitant de questions scientifiques. Il a compris comment se vivait la transformation de la chenille en papillon.

Tout en ronronnant, les yeux à moitié ouverts, Crokant lève la tête; il aperçoit lui aussi cette petite chose pendue sous la rampe. Sa patte alors s’avance tout doucement et, dans un geste élégant et très délicat, il effleure le petit tas de fils. Emmanuel prend immédiatement son compagnon dans ses bras. Il cherche à tout prix à le distraire et à l’empêcher d’aller plus loin. Le garçon se veut protecteur dans l’éventualité où il y aurait un petit être vivant dans cette chrysalide.

  • Oh! non. Toi, tu n’iras pas toucher à cette petite bête! Pas question.

Emmanuel ouvre la porte du chalet, fait entrer immédiatement Crokant et la referme aussitôt.

La joie grâce à l’attente

Jour après jour, Emmanuel vient se placer dans les marches de l’escalier et observe la chrysalide. C’est sa nouvelle activité. Déjà, au deuxième jour, il voit de nouvelles couleurs apparaitre.

  • C’est bon signe! se dit-il.

Grâce à ses connaissances, il est persuadé qu’à l’intérieur, la chenille est vivante, car elle se transforme graduellement. Les journées passent sans qu’un seul jour le garçon oublie son temps d’observation. D’ailleurs, comme la chrysalide est près de la porte, ça devient facile d’y jeter un œil régulièrement.

Quelques jours plus tard, Emmanuel a l’impression que la couleur de la chrysalide tourne vraiment plus au bleu. Il ne lui reste que quelques jours avant son départ et la fin de ses vacances au chalet, alors il ne pense qu’à cela.

  • Maman, j’espère que je vais voir apparaitre le superbe papillon qui se cache derrière cette enveloppe! Crois-tu que je serai assez chanceux pour que ça arrive?
  • Il y a de bonnes chances, mon Cœur. Il y a déjà un bon moment qu’on est ici. La chrysalide change de couleur. On se croise les doigts, alors!

Pendant ses observations de la bête sur le balcon, à sa façon, de nombreuses fois, le garçon a retracé le fil des évènements de la chrysalide.

D’abord, il imagine la chenille guidée par son instinct et partant à la recherche d’un lieu où elle pourrait vivre l’étape ultime de sa vie sur terre. Puis, il pense que la chenille a choisi la main courante de la rampe du balcon parce que c’est un endroit calme. L’activité au chalet se passe plutôt près du lac.

Lentement, la chenille a dû se replier sur elle-même. Petit à petit, elle a tissé patiemment un à un, chacun des fils de son enveloppe. Emmanuel imagine encore. La transformation dans son corps s’est également amorcée. Probablement qu’à la fin, fatiguée de tout ce travail, s’abandonnant à son sort, la chenille s’est endormie finalement.

Quand elle aura retrouvé ses forces, elle devrait être prête à sortir sous une autre forme.

Emmanuel sait qu’elle est emmitouflée dans une protection solide, mais elle reste tout de même fragile. Un simple touché par une petite griffe de Crokant peut l’anéantir. Le garçon se félicite d’avoir éloigné son chat.

Le matin du départ, toute la famille descend les bagages par l’escalier et Emmanuel espère voir un changement sous la rampe. Quand il s’en approche, il voit un cocon brisé, un cocon vide.

  • Maman! Je le savais.
  • Quoi, mon Cœur?
  • Wow! Aujourd’hui, un papillon vole. Tu sais, il y avait vraiment une vie dans cette enveloppe.

La joie de la découverte

Emmanuel est heureux de voir qu’il avait bel et bien pressenti cette présence. Il a de l’intuition, mais il se pose encore bien des questions.

  • Maman, que s’est-il passé quand le papillon est sorti de sa cachette? Il n’était plus du tout dans le corps d’une chenille, ça fait quoi alors de changer de corps?
  • Oh! Tu as de grandes questions ce matin, juste avant notre départ.
  • Est-ce que ça lui a fait mal?
  • J’imagine qu’il faut être dans la peau d’une chenille pour le savoir.
  • Penses-tu qu’il préfère être un papillon ou bien une chenille?
  • Difficile à dire.
  • Est-ce qu’il sait qu’il a déjà été une chenille avant d’être un papillon?
  • Voilà beaucoup de questions auxquelles, malheureusement, je n’ai pas de réponses. Je te sens bien préoccupé par toutes ces transformations. Elles sont pourtant très fréquentes chez les vivants. On va pouvoir en parler avec Papa dans l’auto tantôt. Qu’en dis-tu?
  • OK.

Un léger bruit de feuilles écrasées au sol attire l’attention d’Emmanuel. En se retournant rapidement, il aperçoit Crokant qui saute et tente d’attraper un joli papillon multicolore. Grâce à ses ailes, l’animal trace de multiples formes dans les airs et fait un pied de nez au chat.

C’est vraiment le départ maintenant. Emmanuel ainsi que ses parents embrassent les grands-parents tout heureux d’avoir accueilli la famille encore une fois cette année et tristes aussi de les voir partir.

  • En arrivant à la maison, je vais continuer à observer les papillons et, pour mieux les voir, je veux me faire une collection de papillons, Maman!
  • Quelle belle idée! Quand j’étais jeune, je voulais toujours attraper des papillons. Je vais donc te donner mon filet à papillons.

(créé en 2006, révisé en 2025)

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