
Petite salle, grands murs sombres, pâles lueurs, tout s’y enfume.
Line fume. Ses lèvres serrent ce petit bout de papier et s’encerclent autour d’un fin plaisir. Les lèvres collées sur la cigarette, elle interpelle le serveur pendant que ses yeux de lynx scrutent les lieux.
- Une bière, s’il te plait. Une IPA.
- Tout de suite, madame. Qu’est-ce qui vous amène dans le coin ?
- Ah ! j’y suis déjà venue, il y a belle lurette. C’est tranquille, ce soir ?
- Comme à l’habitude, pas plus, pas moins.
Line a déjà foulé de ses pieds cette ville, il y a maintenant plus de vingt ans. Jeune journaliste, à l’époque, prête à tout pour se tailler une place dans son métier, la voilà aujourd’hui en vacances, ne sachant trop ce qu’elle attend de cette escapade. C’est par une malheureuse obligation d’un détour à cause des feux de forêt qu’elle se retrouve ici. La femme aperçoit au fond de la salle, un homme seul, assis face à la porte de la sortie de secours, le dos aux gens qui circulent dans la salle. Elle se dit à elle-même : « C’est une silhouette que je connais! Mais qui est-ce donc? »
L’œil hagard, insensible à ce qui se passe près de lui, Serge se concentre sur la musique soigneusement choisie par le serveur qui sait qu’il adore le jazz. Il s’abandonne à cette douceur, à cette volupté.
La mélodie du moment le ficèle amoureusement et elle le dépossède de sa propre présence. Aussi régulièrement que le mouvement du métronome, langoureusement, Serge lève son verre. Il l’approche de ses lèvres, laisse échapper une fine gorgée, puis le dépose. Serge répète inlassablement ce même geste. Chaque gorgée de boisson lui chauffe la gorge, toujours de la même manière, avec la même intensité. Les yeux pâlis par la tristesse, en plus, l’amertume l’envahit. Il ne fume plus. La peine seule l’a déjà consumé.
Surprise, Line n’a besoin que de quelques instants pour qu’elle ait en tête un but bien précis. Elle quitte sa table emportant sa bière.
La femme respire à pleins poumons la chaleur étouffante qui règne dans ce bar. Elle s’avance lentement, mais surement. Adoptant sa démarche de circonstance, la femme ondule légèrement les hanches. Tout en serpentant dans la salle, Line côtoie de nombreux inconnus, comme à son travail chaque jour.
Avec grâce, elle s’approche assurément de son but.
L’avenir est tout près d’elle, mais il est tout aussi loin. Il se situe au fond de la salle, assis à une table. Une petite table comme toutes les autres, près de la porte qui affiche l’étiquette « SORTIE D’URGENCE ». Une étiquette que tout le monde peut voir, mais que bien peu de gens remarquent habituellement.
Line pose fermement chaque pied devant l’autre tout en affichant un sourire vide, un sourire taillé sur mesure en fonction de la conjoncture. Habituellement pleine d’assurance devant un homme, la voilà aujourd’hui un peu plus hésitante. Elle doute. Peut-être doute-t-elle de celui qu’elle voit devant elle? Peut-être doute-t-elle tout simplement d’elle-même? Ce visage, c’est celui de quelqu’un qu’elle a déjà vu quelque part. Mais où donc? Elle cherche. Elle gratte sa mémoire en fouillant au plus profond de ses souvenirs.
Line contourne la dernière table. Elle s’approche de plus en plus de son but. L’homme est là, tout près d’elle. Bientôt, ils occuperont le même mètre carré. Ils respireront le même air. Cet espace sera si intime, si petit. Au plus profond de son être, le malaise grandit comme un vieux contraste inconfortable. L’incertitude la ronge et la consume lentement. Elle se demande encore : « Mais qui est-il? »
Arrivée près de Serge, Line respire un peu plus rapidement. Elle éteint sa cigarette dans le cendrier de la table voisine. Ce geste surprend Serge et le sort de sa demi-conscience.
Line lui laisse le temps de déposer son verre sur la table et l’interpelle tout en douceur.
- « Est-ce bien vous, monsieur, qui étiez au bar de l’hôtel Opémiska de Chapais, la nuit du premier janvier 1980? »
Ébahi, figé, une ride un peu plus contractée, Serge la regarde froidement. Seul un frisson le traverse. Rien ne trahit son calme. Comment se fait-il qu’elle l’ait reconnu? Il s’agit bien de la journaliste qui voulait tout savoir sur les émotions qui l’envahissaient le soir du feu de Chapais, mais qui elle-même était incapable de compassion. Elle relatait les faits et constatait la pitié qu’il fallait avoir pour ces villageois. La nouvelle sensationnelle! Eh oui! C’était uniquement cela qui devenait intéressant.
Ses yeux balaient la scène à la recherche d’une issue, d’une sortie. Le passé piétine l’instant présent. L’éternité ne lui appartient plus. Serge se lève comme s’il avait besoin de temps. Line le fixe, suspendue au moment qui semble se dérouler éternellement.
De sa carrure d’un mètre 90, il lui répond sèchement.
- Bien sûr! Et j’imagine que vous y étiez également?
Sans répondre, Line sourit. Elle aurait voulu que son sourire ne soit que professionnel.
La femme le regarde. L’homme la fixe. Elle lui reconnait toujours le même air brave, prêt à risquer sa propre vie pour sauver celle des autres. Un homme qui sait aimer, qui sait protéger les autres! Serge perçoit dans ses yeux une flamme qui le paralyse. De tout son être, elle perçoit le malaise de Serge. Chaque pore de sa peau sent le souffle de haine qui les entoure.
Line se tait. Secrètement, elle l’admire et le craint à la fois.
Cette femme encore inconnue pour l’homme, il y a quelques instants, vient de franchir le seuil de son intimité. À peine a-t-elle frappé qu’elle y était déjà entrée. Elle viole sa liberté en s’arrogeant le droit d’étaler ses souvenirs sans sa permission. Elle triture sa mémoire et sa souffrance. Elle joue aux dés avec son passé, avec lui.
Serge est forcé par le cours des choses d’emprunter le chemin raboteux des souvenirs. Chaque pas fait mal. À chacun, il tressaille. À tout moment, il sursaute. Il revit l’horreur de cette nuit du Nouvel An. Il s’en souvient comme si c’était hier. L’étincelle brille encore, cette maudite étincelle qui a tout déclenché. Puis, la petite flamme innocente issue d’une banale allumette. Et les branches de conifères séchées qui se sont enflammées. Puis, la panique, les gens rassemblés près de la SORTIE D’URGENCE et les cris d’horreur. Tout a été ravagé. Il ne restait plus que les ruines d’un lieu où plusieurs s’étaient rassemblés pour se souhaiter la Bonne Année. La tradition, quoi!
Serge se rassoit. Il ne voit plus Line, mais plutôt tout ce qu’elle représente. Il baisse la tête, fait tourner son verre sur la table pour se reposer. Pour oublier. Il n’a plus d’énergie. Son énergie, il l’a déjà déployée en 1980 pour sauver tous ces gens qui lui demandaient de l’aide. Et il en connaissait plusieurs. Malheureusement, il a raté son coup. Il n’a pas réussi à tous les sortir du désastre.
Serge revoit les quarante-huit cercueils à l’aréna, cordés comme des soldats qui s’en vont à la guerre. Sur chaque cercueil, une photo rappelle un sourire, une poignée de main, une histoire de pêche, une histoire de chasse ou une fête d’enfants. Quarante-huit disparus, et les journalistes des grandes villes…
Il les respire encore, ces journalistes qui se sont déplacés jusqu’à ce petit village de rien du tout. Directement de la métropole, des braves ont osé se pencher sur la vie des gens des régions éloignées. Ce que de petites gens peuvent devenir intéressants dans la souffrance!
Serge essuie une larme, à peine visible. Il pleure tous ceux qu’il connaissait, ceux qu’il aimait. Il revoit les caméras, les micros, les questions, le souffle humanitaire qui flottait au-dessus de Chapais. Il a été témoin de l’excitation de ces journalistes pour le petit village de Chapais. Un petit village, perdu dans le Grand Nord, un petit village qu’il vaut mieux taire pour éviter les railleries. Un petit village qui devient tout à coup intéressant pour le sensationnel qu’il porte en lui, ce jour-là. Un petit village convoité par la presse, courtisé par les journalistes. Un petit village qui retombera dans l’oubli dès que les quarante-huit cercueils auront été ensevelis. Un petit village que la province aura connu pour sa souffrance, pour sa cicatrice.
Un petit village qui avait plutôt besoin de se recueillir, de vivre son deuil que de devenir le point de mire des caméras…
Un léger sursaut trahit sa pensée. Serge se souvient de la compassion de Line qui, à certains moments, frisait même l’indécence. Le village était en deuil. Fallait-il encore le respecter dans ces moments!
- Que faites-vous ici? dit Serge.
Line est tout près de lui. Elle lui tend la main.
- Voulez-vous danser? dit Line.
Serge sent cette main chaude sur la sienne, cette main douce sur la sienne. Il rougit. Il la retire brusquement. Serge refuse. Ses yeux brulent de colère.
La révolte dans l’âme, sans lui adresser la parole, il se lève et lui tourne le dos. Il la laisse à ses crayons, à ses papiers et à ses articles cul-cul.
(créé en 1996, révisé en 2025)
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