Quotidiennement, Albert Rioux se réfugie dans la forêt. Il marche près du ruisseau et gravit la petite butte qui le mène à son verger. Tous les jours, il refait cette promenade pour y visiter chaque arbre depuis maintenant 70 ans.
Ce matin, lors de sa promenade, malgré la froideur du matin, il retire le gant de sa main gauche. Il ferme sa main, puis l’ouvre grandement. Il a mal. Il regarde ses doigts, un à un, tels de grands arbres ayant affronté toutes les intempéries d’une vie.
Albert bouge plus lentement l’annulaire gauche comme si la douleur ne le quitterait plus jamais. Le vieil homme vient d’apprendre la mort de sa grande amie Alberte, celle que tous connaissent sous le nom de Simone. Albert se comporte comme à chaque grande peine de sa vie. Il s’enfonce plus profondément dans le bois, comme s’il pénétrait en lui pour y chercher une force qu’il pense ne pas avoir. Ses pas lents et lourds l’amènent à frôler chaque arbre pour ainsi mieux sentir la dureté de sa vie. Il respire chaque minute du temps qui se présente à lui.
Tout au long de sa promenade, Albert réfléchit. Vouté par sa peine, il ne pense qu’à sa possible visite au salon funéraire. Les traits tirés, il s’inquiète et se demande : « Comment sera perçue ma visite? »
Déjà trois jours se sont écoulés depuis que Simone ne visite plus personne. Son coeur ne bat plus. Plus jamais, il ne fera battre celui de quelqu’un d’autre. Albert arpente sa chambre à coucher. Même s’il en connaît chaque mètre carré, bouger le réanime petit à petit. Il revêt son habit de noces et, nerveusement, emprunte le chemin qui le mènera directement au salon funéraire.
Albert marche et se rapproche de plus en plus de son but. Les secondes lui paraissent une éternité. Le voilà rendu près du seuil. Son pied hésite, sa jambe se révolte. Quelqu’un ouvre la porte. Albert sent la sève couler dans ses veines. Il attend ne sachant trop que faire. Il n’a aucune parole en tête, aucune formule de politesse.
Froid, il est face à ce prêtre qu’il a connu, il y a déjà 70 ans. Le prêtre d’un geste presque amical l’invite.
- Vous entrez ? dit-il.
Albert, le regard vide, tremble intérieurement. Il ne voit plus la différence entre la porte du salon funéraire et celle de l’église, entre aujourd’hui et un certain jour de l’année 1955.
Saisi de peur, il balbutie cette fois : « Oui! Je le veux. »
créé en 2019, révisé en 2025
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