Note aux lectrices et aux lecteurs
Ce texte a été créé dans le cadre d’un cours de création littéraire de littérature jeunesse. Il a été présenté à des élèves de la fin du primaire pour recueillir leurs commentaires et leur appréciation de ce récit. Quelques-uns ont dessiné ce qu’ils avaient compris de cette histoire. Leurs dessins apparaissent dans le texte. Cette nouvelle littéraire conviendrait bien également à des jeunes du secondaire. Elle sera présentée en deux parties.
Noumie découvre la face cachée de Triss
Noumie ne sait rien de Triss ni de sa peur du brouillard. Quand le maire du village se trouvant sur la grève avec sa famille lève les yeux vers l’horizon, il aperçoit le brouillard. Il comprend instantanément le danger guettant Noumie.

Elle vient d’atteindre la tourmente du fleuve. Sans le savoir, le radeau, simple petit paquet de planches, vient de se blottir dans les bras d’un fleuve dans une mauvaise passe.
- « Pauvre fille! », s’exclame monsieur Alias.
L’Avenir, Triss le voit bien maintenant, en plus, il sent son odeur. En effet, des gouttelettes s’engouffrent dans ses narines et lui donnent mal au cœur. Quelle horreur que de renifler cette odeur! Quelle provocation!
- Tu me lèves le cœur! Attends un peu de voir à qui tu as affaire!
La situation est insupportable; Triss s’énerve au plus haut point. Tout son être réagit. Le fleuve prend de la force et fonce sur l’Avenir pour en finir une fois pour toutes avec lui.
Peu importe qui il transporte, Triss s’y attaque. Qu’ils soient gentils ou non, ça n’a aucune importance. Dans sa colère, il emprisonne le radeau et sa passagère. Triss augmente le nombre de remous et en accélère la cadence. Sa joie se voit dans son expression.
- Tu ne perds rien pour attendre, maudit Avenir!
Le fleuve se dresse; sur la grève, les adultes et les enfants assistent à sa colère. Tout Sablossol peut voir encore une fois ses énormes flancs noirs garnis de cicatrices. Quand arrêtera-t-il ses luttes contre ces faux ennemis. Rien sur son chemin dans ces moments n’échappe à sa furie.
Le monstre fluvial accélère son allure. La vitesse le grise. Elle le pousse de plus en plus loin dans l’expression de toute sa rage. Il influence tellement le vent qu’il devient tout aussi violent que lui. Triss bouscule tout sur son passage. Il crée de dangereux remous, qui n’en sont pas moins tous très blessants. Si on pouvait lire dans les pensées de Triss, on saurait que, pour lui, le repos est impossible tant que l’ennemi ne sera pas vaincu. Inutile de reculer à présent.
- Attention l’Avenir! Ça se passera ici, MAINTENANT!
La réaction de Noumie
Pendant que le fleuve s’énerve de plus en plus, Noumie s’inquiète. Tout bouge beaucoup autour d’elle, et elle n’a aucune rame pour se diriger dans cette eau tumultueuse.
- « Ouf! Je n’aime vraiment pas cela », se dit-elle.

Ses bras ne sont pas assez forts pour lutter contre l’entrainement maladif du fleuve colérique. Triss encercle de plus en plus sa proie, l’entrainant avec lui. Il dirige le radeau vers les remous qui n’en finissent plus de se suivre à la queue leu leu. Ce sont des rapides maintenant : une fatale suite de descentes et de remontées féroces. Le rythme devient de plus en plus saccadé. Les hurlements du monstre s’amplifient. Le radeau et sa passagère doivent affronter Triss en plein délire. Tout doit être poursuivi jusqu’aux limites du plus fort…
Pauvre radeau! Tentant tant bien que mal de s’adapter au rythme fou de chaque vague, le malheureux tient tout de même le coup. Il souffre et gémit comme si la mort le guettait au prochain mouvement. Noumie n’a jamais eu autant peur durant toute sa vie. Elle sent chaque planche de son radeau épouser les formes de son corps, tellement il est malmené. Elle s’accroche au seul cordage du petit paquet de bois flottant qui résiste à Triss, cherchant tout au plus à s’agripper à la vie.
Entrainée dans cette valse folle, en dernier recours, elle ferme les yeux pour mieux résister et une douce musique lui revient en tête. C’est la berceuse que sa mère lui fredonnait toujours pour l’endormir, « Isabeau s’y promène ».
Plutôt que de hurler sa peur et aussi pour oublier qu’elle est en danger, Noumie chante.
« Isabeau s’y promène
Le long de son jardin
Le long de son jardin
Sur le bord de l’ile
Le long de son jardin
Sur le bord de l’eau
Sur le bord du vaisseau. »
Sans le savoir, elle répand le chant des mamans de Sablossol, un chant que le vent, tous les soirs, transporte de maison en maison pour se rendre jusqu’au fleuve. C’est la seule action qui fait faiblir Triss dans ses moments de grande colère.
Triss commence à fléchir. Dans sa dernière tentative, il se lève, l’orgueil troué, avec comme seul trophée, une planche dans la gueule. Calmé, il retrouve un peu de son âme égarée. Peut-être, avec le temps, réussira-t-il à comprendre que l’Avenir n’est peut-être pas son si grand ennemi? Le monstre violent se retire piteux.
- Qu’ai-je encore fait?
L’Avenir, le Passé et le Présent
Triss repart avec une blessure additionnelle. Une planche du radeau l’a touché, et, cette fois-ci, c’est à l’œil. Dorénavant, plus aucune larme ne pourra s’en écouler. Que reste-t-il au fleuve après toute cette expression de colère? Que peut-il bien retirer de cette attaque? Que fera-t-il à nouveau devant le brouillard, devant l’Avenir? Quand fera-t-il confiance à l’Avenir?
Les habitants s’aperçoivent que Triss a échoué une fois de plus. Aucune victoire sur l’Avenir! tout au plus s’est-il attaqué à un pauvre radeau en mettant en danger la vie de sa passagère. Mais sa passagère n’est pas fabriquée en pâte à modeler. Rien ni personne ne peut faire ce qu’il veut de sa vie. Noumie la fabrique elle-même en embrassant l’Avenir et ce qu’il lui apporte. Elle ne le craint pas; au contraire, elle en fait son ami.
Au village, cette aventure fait parler de plus en plus les gens. Les adultes disent que le véritable ennemi de leur compagnon est probablement le Passé. Ils se demandent s’il existe une personne qui pourrait parler à ce bon vieux fleuve.
Monsieur Alias tente d’expliquer à madame Beaucœur la situation .
- Triss a combattu l’Avenir dans le Présent. Et maintenant, le Présent de cette bataille est devenu le Passé de Triss…
- C’est un peu compliqué, monsieur le maire. Mais je comprends.
- C’est vrai, tout ceci! Et aussi complexe que la vie de cette bête furieuse!
- J’aurai quelque chose à écrire dans le journal à ce propos. Merci.
Noumie a résisté aux nombreux remous; son radeau, en partie. Quelques planches se sont détachées. Avec l’aide de monsieur le maire, elle quitte son radeau, ayant perdu son coussin dans la tempête. M. Alias se promet de l’aider à réparer son radeau. C’en est fini de la promenade pour aujourd’hui! Fatiguée et courbatturée, après avoir attaché soigneusement son radeau ou ce qu’il en reste, à un saule de l’Anse aux jeux, elle pense à son chat. Elle n’a qu’un seul souhait : le cajoler et se laisser cajoler par lui.
Noumie est très différente de Triss. Les blessures laissées par la lutte avec le fleuve sont des traces du Passé, des souvenirs. Le Passé et l’Avenir sont des amis pour elle, non des ennemis.
Les habitants sur la grève veulent aider Noumie et la rassurer. Ils l’accueillent en se sentant un peu coupables de ne pas avoir eu le temps de l’informer des humeurs de Triss.
- Bonjour Noumie. Ne t’en fais pas. Il n’est pas toujours dangereux Triss.
- Avec monsieur le maire, je t’aiderai à réparer ton radeau, si tu le veux.
- On pourrait t’accompagner la prochaine fois quand tu retourneras naviguer sur le fleuve.
- …
Les échanges avec ces gens font réaliser à Noumie qu’elle a bien choisi son coin de pays. Maintenant, elle se repose en se promettant de réparer son radeau dès le demain. Voilà l’Avenir pour elle. Elle aime Sablossol et elle a l’intention d’y demeurer.
Noumie a besoin du contact avec l’eau. C’est viscéral pour elle. Encore confiante en l’Avenir, pleine de vie et d’espoir, elle se promet de retourner naviguer sur le fleuve. Que fera-t-elle donc lorsqu’elle retournera naviguer?
Innocemment, Noumie fredonne :
« Youppe youppe sur la rivière
Vous ne m’entendez guère
Youppe youppe sur la rivière
Vous ne m’entendez pas ».
Elle voit le brouillard se lever devant elle à nouveau. C’est l’Avenir qui est là et elle lui sourit.
Triss voit lui aussi le brouillard, mais, cette fois-ci, il ne lève que la tête comme s’il voulait seulement narguer l’Avenir. Ainsi, à sa façon, le fleuve lui dit qu’il le craint encore, mais qu’il lui fait un peu plus confiance. Il est prêt à le laisser tranquille pourvu que l’Avenir ne cherche pas à le faire trop souffrir.

L’Avenir ne peut lui enlever son âme. S’il est impossible d’expliquer à Triss cette réalité, peut-être que chanter des chansons lui redonnera espoir en des jours meilleurs. Serait-ce une façon de rencontrer un bel Avenir pour Triss?
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